Youssou N’Dour se produisait dimanche dernier à la cinquantième édition du North Sea Jazz de Rotterdam, le plus grand festival de jazz en salle du monde. À la veille du concert, il a reçu Maxazine dans un hôtel du port. Ce qui suit est le regard d’un journaliste européen sur votre roi : comment l’Occident le voit, ce qu’il a compris de lui — et surtout ce qu’il n’a toujours pas entendu.
Qui entre ce samedi soir dans le lounge d’un hôtel design du Kop van Zuid, à Rotterdam, y trouve un homme qui porte visiblement une journée de voyage sur les épaules. Youssou N’Dour, 66 ans, est arrivé l’après-midi même de La Rochelle, où il se produisait aux Francofolies. La France suffoque sous une canicule et le concert avait été repoussé d’une heure pour donner un peu d’air au public comme aux artistes. Cela n’a pas servi à grand-chose, raconte-t-il. Tout donner dans ces conditions, soir après soir, c’était à la limite du supportable.
Dehors coule la Meuse. À quelques centaines de mètres se dresse l’Hotel New York, ancien siège de la compagnie maritime Holland America Line : c’est du quai voisin que des centaines de milliers d’Européens embarquèrent jadis vers l’Amérique, en quête d’une vie meilleure. L’Europe aussi a été une terre d’émigrants ; elle l’oublie volontiers. Difficile, en tout cas, d’imaginer décor plus parlant pour une conversation avec l’homme qui enregistra en 1984 « Immigrés », l’album par lequel commença le voyage inverse : la musique de la Médina à la conquête de l’Europe, par ses propres forces et en wolof.
Le lendemain, N’Dour se produit à l’Ahoy de Rotterdam, la plus grande salle du North Sea Jazz, un festival qui fête cette année sa cinquantième édition et où passer une seule fois est déjà, pour la plupart des musiciens du monde, le sommet d’une carrière. Lui en est au moins à sa quatrième invitation depuis 1989. Mais qui croit, ce samedi soir, être assis en face d’une star mondiale sur le déclin, n’a pas encore mené la conversation.
À la question de savoir si sa musique est vraiment du jazz — question très européenne, il faut l’admettre —, il hausse les épaules. Qui veut enfermer ce terme dans une définition frappe de toute façon à la mauvaise porte : le festival programme du hip-hop, du r&b, du bebop, tout ce qui est apparenté au jazz. « Le mbalax, c’est la liberté, et le jazz, c’est la liberté. » Qu’il figure cette année à l’affiche aux côtés de Burna Boy, il l’observe avec plaisir. L’Afrique reste manifestement la source mère, constate-t-il. Le programme du festival trace en effet une ligne des racines africaines vers la génération de Burna Boy et d’Adekunle Gold — avec N’Dour comme charnière sur laquelle cette porte tourne depuis quarante ans.
Cette charnière s’est trouvé un son nouveau. « Éclairer le monde », l’album qu’il défend à Rotterdam, est peut-être son disque le plus acoustique, le plus sénégalais depuis des années : kora, flûte, sokou, ngoni et balafons colorent les arrangements. Le nom qui figure aux crédits de production mérite qu’on s’y arrête : Michael League, bassiste texan, fondateur de Snarky Puppy, l’un des collectifs de jazz les plus respectés au monde, et l’homme derrière Bokanté, l’ensemble dont l’album « History » a établi en 2023 une référence mondiale en matière de prise de son des instruments acoustiques — deux nominations aux Grammy Awards, dont une pour l’ingénierie sonore. Pourquoi lui ? N’Dour prend son temps. Le monde de la musique change à toute vitesse, explique-t-il, et la technique d’enregistrement plus encore. Et c’est justement pour l’instrumentarium du Super Étoile qu’elle est décisive : les percussions, le tama, la kora ne se laissent pas capturer si facilement. Dans cet univers, dit-il, League est tout simplement, à l’heure actuelle, le sommet. C’est toute son équipe qu’il a fait venir : League à la production, Nic Hard derrière la console, le percussionniste Weedie Braimah dans les rangs.

Mais il se joue ici quelque chose de plus profond que la technique. Qui pose le profil de League à côté de celui d’Habib Faye — paix à son âme — voit deux bassistes de jazz mettant leur instrument au service de la tradition d’un autre. N’Dour acquiesce sans hésiter, et sur le canapé du lounge, la conversation s’interrompt un instant. « Habib nous manque énormément, encore chaque jour. Pas seulement pour sa musicalité, mais pour son amitié. Pour ce qu’il était comme homme. »
Venons-en aux Grammy Awards, puisque l’Occident aime compter les trophées. En février, à Los Angeles, « Éclairer le monde » a dû s’incliner dans la catégorie Best Global Music Album ; le prix est allé au duo brésilien Caetano Veloso et Maria Bethânia. Burna Boy aussi est reparti bredouille. Mais qui demande de but en blanc à N’Dour pourquoi c’est lui qui aurait dû gagner, plus de vingt ans après « Egypt », se heurte à un mur de courtoisie. À cela, franchement, il n’a pas de réponse, dit-il. Il ne sait même pas comment un Grammy s’attribue. « Être nommé est déjà un honneur. Cela en dit assez sur la façon dont l’album est apprécié. » Et puis, presque en s’excusant : il n’est tout simplement pas la personne qui peut répondre à cette question.
Réponse de fin diplomate — le Sénégal connaît la formule. Mais elle en dit plus qu’il n’y paraît. À une époque où les campagnes pour les Grammy se mènent comme des campagnes électorales, voici un homme qui ne veut même pas connaître les règles du jeu. Les prix viennent à lui ou ne viennent pas ; il ne leur court pas après. Qui veut comprendre pourquoi doit savoir où se trouve son véritable royaume. Et ce n’est pas à Los Angeles.
C’est à ce moment précis que son manager, resté jusque-là silencieux sur le canapé, se mêle à la conversation. Le visiteur européen sait-il seulement, tient-il à préciser, qu’au Sénégal personne, mais alors personne, n’écoute « Egypt » ? Qu’au Sénégal on écoute du mbalax, du mbalax pur et dur, et rien d’autre ? N’Dour sourit, et ne le contredit pas.
Vous, lecteurs de Dakar, de Thiès ou de la diaspora, vous n’avez pas besoin qu’on vous l’apprenne. Vous vous souvenez de « Sant Yalla », de la tempête de 2003, des cassettes retournées, des radios muettes, du pèlerinage à Touba. Et vous vous souvenez de la suite : le Grammy de 2005, l’album réédité, l’accueil triomphal. Ce que vous savez peut-être moins, c’est ce que cette histoire raconte vue d’Europe — et c’est là qu’elle devient vertigineuse. Car l’Occident, lui, tient « Egypt » pour le sommet artistique de N’Dour. L’album que le Sénégal avait répudié est précisément celui que l’Occident a couronné ; et le Sénégal ne l’a repris dans ses bras qu’une fois l’Occident l’ayant couronné. Deux mondes qui jugent le même homme sur des œuvres différentes, et qui ne se comprennent presque pas. N’Dour raconte cela sans l’ombre d’une rancune, comme quelqu’un qui décrit une loi de la nature acceptée depuis longtemps. Il l’a toujours su : il existe deux Youssou N’Dour.

Ce que le journaliste européen doit reconnaître ici, c’est que cette double existence n’est pas un accident mais une construction — et qu’elle force le respect. Là où presque toutes les stars africaines de sa génération partaient s’installer à Paris ou à New York, N’Dour est resté à Dakar. Le Thiossane, le studio, le label, le groupe de médias : tout a été bâti au pays. Et pendant que l’Occident achetait ses albums internationaux, une discographie sénégalaise entière — celle que vous avez chez vous, sur cassettes et sur disques — continuait de paraître sans jamais traverser la mer. Les albums internationaux n’étaient pas une capitulation ; c’étaient des ambassades. « 7 Seconds » fut le tribut payé au monde, et avec les recettes il finança le royaume au pays. Quant à savoir où se trouvent ses plus grands succès, lui-même n’a aucun doute : pas dans les festivals occidentaux, si prestigieux soient-ils, mais dans les Grand Bal de Dakar, de Paris, de Washington et de New York, là où les siens se rassemblent.
De politique, ce soir, il ne sera pas question. Ce n’est pas un hasard mais un accord : l’entretien a lieu à la condition qu’aucune question politique ne soit posée. Le lecteur sénégalais, qui vit ces mois-ci ce que le pays traverse, jugera lui-même de ce silence. Rappelons simplement les faits que même un journal néerlandais connaît : l’homme qui brigua la présidence en 2012, qui fut ministre, qui dit publiquement non début 2024 au report des élections, se tait aujourd’hui, alors que le tandem au sommet de l’État s’est brisé. Typique du fin diplomate, dira-t-on. Mais une autre lecture se défend : que l’homme qui reprochait à Macky Sall de contrarier la volonté du peuple ne veuille pas, aujourd’hui, peser de tout son poids sur cette même volonté. Quand on est aimé au point qu’une seule déclaration peut faire basculer des élections, se taire peut aussi se concevoir comme une forme de responsabilité.
Pour l’instant, N’Dour laisse parler la musique. Et il est frappant de l’entendre, à Rotterdam, remettre si résolument le mbalax en avant — comme marque de fabrique, comme carte de visite, comme héritage revendiqué. Le mbalax est la musique qui survit à toutes les lignes de fracture et forme depuis plus de quarante ans le ciment de la société sénégalaise. Dans un pays éprouvé, c’est peut-être bien la déclaration la plus politique qu’un musicien puisse faire.
Sur la jeune génération, il a d’ailleurs eu une remarque malicieuse que les lecteurs sénégalais apprécieront en connaisseurs : les rappeurs de la première heure, observe-t-il, n’ont jamais rempli au pays les salles qu’ils remplissaient en Europe. Mais maintenant qu’on fait du rambalax, les salles commencent à se remplir. Pique de roi dans une querelle de générations — et qui mérite sa nuance, car sur les plateformes de streaming, chacun le sait, Dip Doundou Guiss a dépassé tout le monde, le roi compris. Mais même le prétendant s’incline : aucun rappeur, a dit un jour Dip lui-même, n’a la dimension de Youssou N’Dour. Et que le rap n’ait conquis les salles qu’une fois greffé sur le mbalax prouve surtout le point du patron : sa musique n’est pas seulement le ciment de la société, elle en est l’examen d’entrée.
Puis vient octobre, et le retour du Grand Bal à Paris : le 17, avec le Super Étoile, à l’Accor Arena, l’ancien Bercy, pour la première édition française en quatre ans. Une production énorme qui dévore déjà tout son temps, raconte-t-il — et sur un point, il est étonnamment précis. Jadis, le Grand Bal puisait aussi ses surprises dans les hit-parades internationaux ; en 2017, Akon se tenait encore à ses côtés sur la scène de Bercy. Cette époque est révolue. Cette fois, dit N’Dour, les invités viendront sans exception de la scène sénégalaise elle-même. Bercy sera, pour un soir, un Thiossane géant. La quinzième région aura sa capitale, et le roi viendra en personne honorer les siens — avant de rentrer, comme toujours en début d’année, pour le Grand Bal de Dakar.

Et ensuite, une nouvelle qui mérite qu’on la note : pour 2027, une tournée commune avec Angélique Kidjo est en chantier. N’Dour en parle avec un plaisir visible. Tous les quelques mois, il recroise quelque part dans le monde la chanteuse du Bénin — il l’appelle une sœur — et au fil de ces rencontres a germé l’idée de faire enfin quelque chose ensemble. Pas un album : une série de concerts. Une dizaine de dates est déjà réservée ; après le Grand Bal, les deux se mettront à table pour donner corps à la production. Deux géants du continent, deux routes opposées vers la gloire — elle partie conquérir Paris et New York, lui resté régner à Dakar —, et qui, chose étonnante, n’ont jamais vraiment travaillé ensemble. À partir de 2027, ils seront soir après soir sur la même scène.
Reste à raconter le concert de dimanche, car il illustre tout. Dans la salle Nile, douze mille places, comble, se tenait le Youssou N’Dour international : « C’est l’amour », « Birima », « Set », l’éternel « Immigrés », et sur « 7 Seconds » la chanteuse Éva Liza Ciss dans la partie de Neneh Cherry, avec une salle entière chantant comme si sa vie en dépendait. Du grand métier, et le public européen en a eu pour son voyage.
Mais vous savez déjà ce qui arriva ensuite, parce que c’est ce qui arrive toujours. Quelque part au milieu du set, trois tontons du Super Étoile se rassemblèrent autour des percussions : N’Dour lui-même, Assane Thiam au tama, et Mbaye Dièye Faye — le jumeau, né le même jour, la Médina entre la rue 15 et la rue 22 — qui sortit de derrière ses sabars pour gagner le centre de la scène avec son djembé. Ensemble, ils firent claquer le fouet du mbalax sur douze mille Européens, et il fallait voir les visages : la stupéfaction, l’émerveillement, le bonheur. Des gens qui tombaient presque de leur chaise devant ce que le premier kassak venu de la Médina connaît depuis l’enfance. Le meilleur du concert ne fut pas une chanson pop. Ce fut le son de chez vous.
Le claviériste français Jean-Philippe Rykiel a raconté un jour la même scène, quarante ans plus tôt : Paris, début des années quatre-vingt, un déferlement de percussions de Mbaye Dièye Faye et d’Assane Thiam, puis la voix juvénile d’un tout jeune Youssou, et les larmes qui lui montent aux yeux. Le même trio, le même effet, quarante ans d’écart. Rien de tout cela n’est un hasard ; c’est de l’histoire qui se répète parce qu’elle ne s’est jamais arrêtée.
Et c’est ici que le regard européen doit faire son autocritique, car le paradoxe est de notre côté de la mer. Quand Peter Gabriel présenta N’Dour au monde occidental — soir après soir pendant toute une tournée mondiale, jusqu’aux caméras d’Athènes en 1987, où il l’annonça comme « a remarkable group of musicians, playing some of my favourite music » —, ce que le public occidental découvrit et acclama, c’était du mbalax pur, sans coupage. Il n’avait rien d’autre à jouer. L’Occident est donc tombé amoureux du mbalax — puis a passé quarante ans à acheter tous ses disques sauf les disques de mbalax. Car la porte du monde ne s’ouvrait que d’une seule manière : qui voulait passer à la radio pliait son son aux oreilles internationales, emmenait des danseurs de sabar en tournée et coiffait un chapeau peul pour le photographe. Ce n’était pas une capitulation de l’artiste ; c’était la politique d’admission d’une industrie qui ne voulait recevoir l’Afrique que filtrée. N’Dour joua ce jeu trente ans mieux que quiconque, et il en finança un royaume — le vôtre.
Aujourd’hui, la boucle est bouclée, et il le dit sans amertume : il n’y a plus rien à prouver, à personne. L’industrie qui l’avait vendu à l’Occident n’existe d’ailleurs plus : la « world music », cette étiquette que l’Occident avait collée sur tout un continent, s’est effondrée en tant que commerce — labels rabougris, revues disparues, prix supprimés ou rebaptisés. Ceux qui avaient suspendu leur carrière au désir de plaire à l’Occident se sont effondrés avec elle. Le roi du mbalax, lui, est toujours le roi, car son trône n’a jamais été à Londres ni à New York ; il est dans la Médina, et la Médina ne connaît pas la conjoncture.

Une dernière chose, et elle concerne l’avenir. Ce printemps, le Rock and Roll Hall of Fame — l’institution américaine, basée à Cleveland, qui décide officiellement qui entre au panthéon de la musique populaire mondiale — a annoncé l’intronisation de Fela Kuti, premier artiste africain honoré pour une œuvre bâtie sur le continent même. Moment historique, et moment honteusement tardif : Fela est mort en 1997, l’hommage arrive 29 ans après. En 2021 déjà, plus d’un demi-million de fans l’avaient hissé à la deuxième place du vote du public — et l’institution l’avait quand même écarté. Son Grammy d’honneur, premier jamais décerné à un Africain, n’est arrivé que l’hiver dernier, dans les mains de ses enfants. La conclusion s’impose : les institutions occidentales ne voient distinctement la grandeur africaine qu’à travers une pierre tombale.
N’Dour a salué l’hommage à Fela avec révérence — cette voix intrépide de l’Afrique, a-t-il dit, qui inspira des générations à s’exprimer avec courage par le son. Il sait de quoi il parle : interrogé un jour sur ses références, il citait, à côté de la famille griotte de sa mère, le nom de Fela Kuti. Et les parallèles vont plus loin : Fela brigua la présidence du Nigeria en 1979 et en fut écarté ; on connaît la suite sénégalaise de 2012. Mais là où Fela fut battu, emprisonné et vilipendé pour n’être canonisé qu’à titre posthume, le roi du mbalax, lui, est vivant. Il a 66 ans. Il a rempli en janvier la Dakar Arena et en juillet la plus grande salle du North Sea Jazz. La question mérite d’être posée depuis Dakar autant que depuis Rotterdam : cet homme devra-t-il mourir avant que Cleveland le voie enfin ?
Et peut-être la réponse ne dépend-elle même pas de Cleveland. Quelque part à Dakar dort un demi-siècle d’enregistrements que l’Occident n’a jamais entendus — les cassettes de votre jeunesse, la discographie parallèle complète du plus grand chanteur vivant d’Afrique. Ce que vous avez toujours eu à la maison est un trésor que le monde ne connaît pas encore. Le jour où ce coffre s’ouvrira ne sera pas un come-back. Ce sera une révélation. La seule chose que l’Occident ait à faire, c’est enfin apprendre à écouter ce qui était là depuis le début.

Dans le lounge du Kop van Zuid, la conversation touche doucement à sa fin, alors qu’elle aurait pu durer jusqu’à minuit. Mais un quart de finale de Coupe du monde attend, Norvège-Angleterre, et N’Dour est, comme tout Sénégalais, un passionné de football. Que les Lions n’y soient plus — la blessure de la prolongation contre la Belgique est encore fraîche, inutile de retourner le couteau — n’a ce soir aucune importance ; l’amateur regarde quand même. Demain l’attend l’Ahoy, puis Paris, puis Dakar, puis le monde avec Kidjo. Mais d’abord, il y a le football. Même un roi a parfois sa soirée.
Photos : (c) Eric van Nieuwland
