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Didier Awadi, le doyen qui dérange : « Ce qu’on appelle aujourd’hui panafricanisme, c’est souvent du nationalisme »

ByJan Vranken

May 26, 2026

À cinquante-sept ans, le cofondateur de Positive Black Soul refuse de céder son vocabulaire aux nouveaux venus. Rencontre à Bruxelles avec un pionnier qui distingue, sans hausser la voix, le combat de sa vie de ce qui s’en réclame.


Le rendez-vous est dans son hôtel, au centre de Bruxelles, le dimanche 24 mai 2026. Comme partout en Europe, l’intérieur est non-fumeur, et Didier Awadi, qui n’a jamais arrêté de fumer, propose le balcon. On s’installe là, à l’ombre, dans cette demi-lumière de fin de matinée que la ville offre en mai aux gens qui ont le temps de la regarder. Awadi a la voix posée des gens qui n’ont plus rien à prouver et qui le savent. Quand on a fondé Positive Black Soul en 1989, qu’on a vu le hip-hop sénégalais naître dans les cours d’école et qu’on a écouté trois générations de rappeurs reprendre, déformer ou trahir ce qu’on avait commencé, on n’a plus besoin de parler fort. Awadi écoute. Il répond avec une économie de moyens qui contraste avec la prolixité de l’époque. Et quand on l’écoute attentivement, on entend des choses qu’on n’entend nulle part ailleurs en ce moment.

Le hasard du calendrier a placé notre conversation deux jours après la rupture politique la plus spectaculaire qu’ait connue Dakar depuis l’alternance de 2024. Awadi n’en parle pas. Il n’a pas besoin d’en parler. Sa langue à lui — celle qu’il pratique depuis quatre décennies dans ses textes et qu’il manie aujourd’hui dans la conversation avec la même précision — dit ce qu’il y a à dire. C’est précisément cette langue qui rend l’entretien d’aujourd’hui inconfortable pour ceux qui se sont approprié son vocabulaire sans en avoir hérité l’éthique.

Le documentaire qu’il porte depuis des années

Il est venu, entre autres choses, pour avancer sur un projet qui l’obsède : une série documentaire en trois volets sur l’histoire du rap africain, racontée à travers Positive Black Soul. Plus de quarante interviews déjà bouclées. Les premiers protagonistes du hip-hop français — MC Solaar, Passi, le journaliste Olivier Cachin — au côté de figures du continent : Youssou N’Dour, Magic System, et beaucoup de pionniers méconnus dans les pays voisins. « Je veux que les gens comprennent d’où vient cette histoire », dit-il. Le premier volet retrace l’arrivée du hip-hop en Afrique. Le deuxième est consacré à PBS. Le troisième tente d’évaluer ce que la culture hip-hop est en train de produire sur le continent — politiquement, esthétiquement, sociologiquement.

Awadi produit le film d’abord pour lui-même. Ensuite, il aimerait vendre. Netflix, Amazon, Canal+. Il ne s’illusionne pas sur la difficulté de l’exercice, mais il croit à la matière. « Certains de ceux qui sont passés par le hip-hop sont devenus ministres, d’autres présidents. Le hip-hop mène à tout. Je veux montrer comment il a changé nos sociétés, comment il a ouvert la démocratie, comment il a créé le sentiment de souveraineté, de panafricanisme. Tout ça, c’est le hip-hop qui l’a amené. L’ouverture d’esprit. »

Le mot « ouverture » revient plusieurs fois dans son discours. On verra pourquoi.

Une chronologie qui ne ressemble à aucune autre

Quand on cherche à dater le hip-hop sénégalais, on tombe vite sur les chiffres officiels : PBS fondé en 1989, première cassette en 1994, le morceau « Boul Falé » comme étendard d’une génération. Mais Awadi corrige immédiatement la chronologie. « Boul Falé » était déjà connu en 1993, avant même la cassette. « Tout le monde le connaissait. C’était devenu un hymne parce que c’était dans les écoles. Les gens enregistraient des petits bouts de cassettes quand on jouait. » La distribution s’est faite à l’envers du modèle commercial classique : la popularité a précédé l’objet, le bouche-à-oreille a précédé le marché.

C’est l’une des particularités du hip-hop galsen, et l’une des moins comprises à l’étranger. Là où, à New York, le hip-hop est sorti des ghettos pour entrer dans les clubs avant d’arriver dans les écoles, à Dakar le mouvement a suivi le trajet inverse. Tout est parti des fêtes scolaires, des concours de danse organisés dans les cours de récréation. « Nous, on a commencé par le breakdance. Tous les premiers, c’est par le breakdance que c’est venu. Le rap accompagnait la danse. » Les films Beat Street et Breakin’ circulaient sous le manteau, comme partout dans le monde. Mais c’est la danse qui a fait le travail de pénétration culturelle. Les rappeurs sont arrivés ensuite, longtemps considérés comme les parents pauvres d’un mouvement dont les vraies stars étaient les b-boys.

Awadi en rit aujourd’hui, mais sans complaisance. « On nous disait : on ne sait pas ce que c’est, votre truc. » Les clubs — Le Thiossane, le Sahel, l’Aldo, le Métropolis — laissaient entrer les danseurs et faisaient la fine bouche devant les MC. « Toute la matinée, tu attendais devant la porte qu’on te laisse peut-être rentrer. Tu ne touchais rien. Si tu étais applaudi, tu avais gagné la compétition. » Les clubs ont fait de l’argent sur le dos d’une scène qui ne se rendait pas encore compte qu’elle valait quelque chose. Cette mémoire de la précarité fondatrice — gratuite, scolaire, hors marché — explique en partie pourquoi Awadi a aujourd’hui l’autorité morale de dire ce qu’il dit. Il a vu naître quelque chose qui n’attendait rien. Il regarde aujourd’hui des choses qui attendent tout.

« Je suis toutes les old schools »

À cinquante-six ans, Awadi pratique une forme de lucidité ironique sur sa propre place dans la chaîne. « On me disait déjà que j’étais old school quand j’ai commencé. Les copains qui avaient arrêté la danse me disaient : toi, tu vas toujours rester dans ces histoires-là, c’est dépassé. Donc j’étais old school avant même d’être quoi que ce soit d’autre. » Aujourd’hui, dit-il, il est « toutes les old schools » à la fois. Un rappeur qui a débuté en 2010 et que la jeune génération qualifie déjà d’old school est, à ses yeux, un débutant. La compression du temps dans le hip-hop est telle que quinze ans de carrière font de vous un vétéran. Awadi, lui, en a quarante.

Il écoute la nouvelle génération avec une attention qui surprend. Au Sénégal, il cite Dip Doundou Guiss — Dominique Preira de son vrai nom, originaire de Grand Yoff, aujourd’hui largement considéré comme la figure dominante du rap sénégalais contemporain. Au Cameroun, Tenor. En Côte d’Ivoire, Didi B. Il note avec intérêt la « tropicalisation » des sonorités : chaque pays a fini par fondre le rap dans sa propre matrice musicale. Au Sénégal, le mbalax s’invite dans le hip-hop au point qu’une génération entière en a fait un genre à part entière. Awadi, sourire en coin, propose son propre néologisme pour le désigner : « rambalax ». La contraction, déjà utilisée par des artistes comme Samba Peuzzi, dit assez la fusion dont il s’agit. « Tu as des mecs qui font de la samba poésie. Beaucoup de rappeurs chantent. On dirait des chanteurs de mbalax. Mais quand tu écoutes la vibe, c’est du hip-hop. »

Cette observation, faite sans nostalgie, recoupe celle de la plupart des observateurs sérieux de la scène. Le hip-hop africain n’imite plus rien depuis longtemps. Awadi y voit même un retournement complet du sens du courant : « Avant, nous puisions aux États-Unis et en Angleterre. Maintenant, eux puisent en Afrique. Beyoncé puise en Afrique. They take the inspiration from Africa. » L’argument n’est pas nouveau — il a été développé par nombre de critiques, notamment depuis l’explosion des Afrobeats — mais il a un poids particulier dans la bouche d’un homme qui, en 1994, allait à Paris parce que personne au Sénégal ne pouvait encore produire son album.

La distinction qui dérange

C’est en arrivant à la question politique que la conversation change de température. Awadi reste calme, presque pédagogue. Mais ce qu’il dit, dans le contexte sénégalais et ouest-africain de ces dernières années, est d’une portée considérable.

« Sur le panafricanisme, il faut faire attention », dit-il. « Il y a une forme de néo-panafricanisme qui n’est pas ce que nous, on disait. Quand on décortique, c’est du nationalisme et du souverainisme. Ce n’est pas du panafricanisme. Nous, on est dans le panafricanisme. Il y a des nouveaux qui sont dans le souverainisme. »

La distinction est nette. Pour Awadi, le panafricanisme historique — celui de Nkrumah, de Cheikh Anta Diop, de Sankara, et de la génération qui a porté ces noms dans le rap africain des années 1990 et 2000 — est défini par deux choses : l’ouverture et le refus des frontières héritées de la colonisation. « Je crois d’abord en nos propres forces, mais une force panafricaine. Ma force dépend de la force du Bénin, du Togo, du Nigeria. Ce n’est pas la force du Sénégal seulement. »

Ce qui se présente aujourd’hui sous le drapeau panafricaniste, dit-il, est autre chose. « Si tu dis : moi, il n’y a que le Sénégal, tu n’es pas panafricaniste. Si tu dis : moi, il n’y a que l’Afrique du Sud, tu n’es pas panafricaniste. Tu es nationaliste. Et le souverainisme nationaliste, si tu t’arrêtes à ça, tu tends vers le racisme sans t’en rendre compte. C’est dangereux. »

Le mot est lâché. Awadi ne le retire pas, ne l’atténue pas, ne propose pas d’exemple pour le préciser. Il ne nomme personne. Mais il sait, et son interlocuteur sait, et tout lecteur sénégalais ou ouest-africain saura, à qui s’adresse l’avertissement. La rhétorique du néo-panafricanisme s’est déployée ces dernières années sur tout l’arc sahélien et bien au-delà, portée par des régimes et des mouvements politiques qui ont su capter la frustration anticoloniale légitime d’une jeunesse africaine pour la canaliser vers des projets fondamentalement nationaux, voire identitaires. Awadi, qui a passé sa vie à donner sa voix à cette frustration, refuse de laisser confisquer le mot.

« Le panafricanisme se veut ouvert, accueillant », précise-t-il. « Tu comptes sur la force de l’Afrique et de toutes ses possibilités, de tous ses fils et de toutes ses filles. »

L’activiste qui n’a pas changé d’idée

Je lui parle d’une conversation que j’ai eue récemment avec Femi Kuti. Le saxophoniste nigérian, fils de Fela, me confiait qu’après quatre décennies d’activisme musical il se demandait si la douceur n’était pas, en fin de compte, plus efficace que la confrontation. Awadi écoute, sans étonnement particulier. « Il y a des périodes où l’activisme était plus écouté que maintenant. Aujourd’hui, ce n’est pas le truc le plus populaire. Tu t’engages, il n’y a plus beaucoup de gens qui seront sensibles. »

Sa réponse à lui n’est pas pour autant celle de Femi Kuti. « Quand on a commencé, on n’a pas cherché à plaire. Après, le message a plu. Aujourd’hui, ça plaît moins. Mais si c’est en toi, tu ne peux pas l’enlever. Si tu rentres dans l’engagement parce que c’est la mode, quand la mode passe, tu changes. Si c’est en toi, c’est en toi. Tu n’y peux rien. » Il ajoute, avec cette retenue qui caractérise toute la conversation : « On va mûrir. Mettre plus de tête que de cœur. Mais à mon âge, ce n’est pas pour changer. »

L’analyse qu’il livre sur le populisme contemporain est d’une banalité qu’il n’évite pas — il parle de Trump, de Le Pen, de Meloni, du téléphone qui transforme chacun en star de sa propre télévision intérieure. Mais elle débouche sur une observation plus pointue, et plus dérangeante pour l’époque : « Quand quelqu’un parle pour une masse, les gens ne se retrouvent pas. Ils veulent qu’on les aide à devenir, eux, le centre de la Terre. Nous, on essaie de penser global. Mais le téléphone t’oblige à penser centrique. Me, myself and I. » L’observation n’est pas neuve, mais elle est ici l’envers logique de ce qu’il a dit du néo-panafricanisme. Le souverainisme dont il parlait dix minutes plus tôt n’est pas un accident idéologique. C’est l’expression politique d’une structure psychique que les réseaux sociaux ont façonnée à l’échelle planétaire.

À ceux qui se présentent comme panafricanistes alors qu’ils sont, dans les faits, en train de défendre des intérêts strictement nationaux ou personnels, il accorde une lucidité sans concession : « Quand tu leur demandes, ils te diront : nous, on est panafricanistes. Mais dans la réalité des faits, ils ne pensent qu’à leur gueule. C’est générationnel. Je pense que c’est un moment que tous les vrais panafricanistes vont mal vivre. Beaucoup vont être découragés. Mais si tu crois en tes convictions, tu continues de te battre. Ce n’est pas simple. Pas simple du tout. »


Quand l’entretien touche à sa fin, on descend du balcon pour faire quelques photos. Sur la place qui jouxte l’hôtel, il y a des bancs à l’ombre des arbres. On s’y installe un moment. La conversation glisse vers des choses plus légères — la famille, les enfants, quelques anecdotes qui ne se transcrivent pas. On fait des selfies pour l’album personnel, ce genre de gestes qu’on échange entre gens qui se sont reconnus. Awadi a la chaleur courte mais réelle des grands timides. Une poignée de main ferme, une accolade, et il repart vers la suite de sa journée. Un nouvel album solo en préparation, un nouveau projet avec Positive Black Soul, le documentaire toujours en montage. Et les nouveaux épisodes de Sargal — le programme musical qu’il anime depuis 2021, où l’orchestre Made in Africa réinterprète les répertoires des grandes voix de la musique africaine — sont bouclés et seront diffusés à partir du mois de juin. Sur la suite des invités et la matière des nouvelles éditions, Awadi a beaucoup à dire. Ce sera pour un prochain entretien. Quatre décennies à expliquer la même chose à des publics différents finissent par produire un certain calme.

Mais quelque part dans la mémoire courte de l’époque, à un moment où ses propres mots — panafricanisme, souveraineté, engagement — sont repris par des gens qui n’en partagent ni l’origine ni l’éthique, Didier Awadi reste l’un des rares à savoir, et à dire, ce que ces mots voulaient dire au départ.