Avec “HOPE!!”, Angélique Kidjo, sœur béninoise et figure tutélaire de la musique ouest-africaine depuis quatre décennies, sortez le 24 avril 2026 son dix-neuvième album studio, un double album de seize titres paru chez Parlophone/Warner Music sur lequel pratiquement chaque morceau accueille un invité de premier plan.
Un échiquier panafricain
La liste des invités se lit comme une cartographie du continent et de sa diaspora. Du côté ouest-africain : Davido, Ayra Starr et The Cavemen, tous installés à Lagos. Pour l’Afrique centrale : Fally Ipupa, légende kinoise de la rumba congolaise, et le Franco-Congolais Dadju. Pour l’Afrique de l’Est : le Tanzanien Diamond Platnumz. Pour l’Afrique australe : le Soweto Gospel Choir. Côté diaspora : Pharrell Williams, qui produit aussi trois titres, Quavo, Charlie Wilson, PJ Morton, Nile Rodgers, et la Brésilienne IZA. Florent Pagny prête sa voix au morceau de clôture, une relecture de “Malaïka” de Miriam Makeba arrangée par Derrick Hodge. Sheila Maurice-Grey de Kokoroko apporte sa trompette. Diane Warren signe la plume de “Sunlight To My Soul”.
Un coup d’œil aux crédits suffit pour constater que Kidjo est chez Warner, The Cavemen chez Sony et Ayra Starr via Mavin chez Universal. Ce n’est donc pas un accord interne d’une seule major, mais une équipe personnellement composée par Kidjo elle-même à partir de trois maisons concurrentes. Ce constat change la lecture de l’album.
Soyons clairs : “HOPE!!” est conçu avec soin pour propulser Kidjo vers le statut A américain qu’elle mérite depuis longtemps. Cinq Grammys, le Polar Music Prize, une invitation à la réouverture de Notre-Dame, une place dans le TIME 100, l’amitié de Belafonte. Tout sauf cette consécration commerciale qui placerait la sœur de Cotonou sur la même ligne que Beyoncé et Rihanna. Cet album est conçu pour combler ce dernier vide. Et il le fait avec brio.
Le marketing comme art
Un magazine américain de référence a remarqué non sans ironie que les albums à têtes d’affiche comme celui-ci sont “un who’s who” où les invités sont “symboliques” d’une certaine unité, et que les cyniques appellent cela une stratégie marketing. C’est exact. Mais c’est aussi une stratégie marketing brillamment orchestrée, et les deux choses ne s’excluent pas.
Regardez les choix. Ayra Starr sur “Aye Kan (Are You Coming Back?)” n’est pas un hasard : elle est, comme Kidjo, née au Bénin, elle a grandi à Cotonou, et elle cite explicitement Kidjo comme influence majeure sur son propre profil d’artiste. C’est une rencontre béninoise mère-fille emballée en crossover Afrobeats, et c’est probablement le plus beau morceau de l’album. La production retient ce qu’il faut, la voix d’Ayra Starr flotte au-dessus du registre plus grave de Kidjo, et le tout fonctionne sans que ni l’une ni l’autre ne s’efface. Kidjo ouvre littéralement la porte Afrobeats à sa propre jeune compatriote.
The Cavemen sur “I’m On Fire” et “Nadi Balance” est un coup tout aussi habile. Le duo de frères de Lagos, Kingsley et Benjamin Okorie, est en train de réintroduire le highlife nigérian, cette musique de guitares dorées des années soixante et soixante-dix, à la génération nourrie aux Afrobeats. Sur “I’m On Fire”, ils s’alignent ouvertement sur “Zombie” de Fela Kuti, et la trompette de Sheila Maurice-Grey vient confirmer la filiation. Sur “Nadi Balance”, la rencontre devient géographiquement plus large : Kidjo et The Cavemen tendent la main à Fally Ipupa, et highlife ouest-africain et soukous centrafricain se croisent, identifiables à ces lignes de guitare aiguës et perlées qui signent depuis Franco et le TPOK Jazz toute la lignée congolaise. C’est exactement le type de pont que Youssou N’Dour avait jadis bâti vers Peter Gabriel ou Neneh Cherry, mais ici en circuit interne africain.
Pour Diamond Platnumz sur “Kakua”, le geste est similaire : ouvrir vers l’Afrique de l’Est, où le bongo flava règne. Pour le Soweto Gospel Choir sur “Sunlight To My Soul”, c’est un hommage explicite à l’Afrique du Sud post-Mandela, époque que Kidjo connaît de l’intérieur depuis le concert d’ouverture du 46664 du Cap en 2003.
Un héritage qui s’assume
Cet album rappelle ce que Kidjo a toujours fait. En 2005, à Dakar, elle se tenait sur la même scène que Youssou, Salif, Baaba Maal et Orchestra Baobab pour le concert Africa Live contre le paludisme. Sur son album précédent, “Mother Nature” (2021), Salif Keita lui-même lui a prêté sa voix. À son concert anniversaire des quarante ans au Royal Albert Hall en 2023, c’est Youssou qui est venu en invité spécial. La connexion entre Cotonou et Dakar n’a jamais été un argument promotionnel : elle est tissée depuis des décennies.
“HOPE!!” prolonge cette logique, mais cette fois en l’élargissant délibérément vers la jeune génération. Là où “Mother Nature” regardait vers les aînés, ce nouvel album tend la main aux trentenaires et aux vingtenaires africains qui dominent aujourd’hui les charts mondiaux : Ayra Starr (24 ans), Davido, The Cavemen, Diamond Platnumz. Kidjo, à 65 ans, refuse de se laisser ranger au rang de “patrimoine vivant”. Elle veut rester actrice du présent, et ce disque le prouve.
Ce qui fonctionne aussi
Pharrell livre sur “Bando”, “No Stopping Us” et “For Me” exactement ce qu’on attend de lui : des grooves brillants, taillés pour les stades, sur lesquels la voix de Kidjo fait office de ciment. Charlie Wilson, du Gap Band, apporte à “For Me” sa griffe soul. “Joy” avec Davido, déjà sorti en single en 2024, agit à nouveau comme un coup de soleil. “Jerusalema”, en interprétation solo, le morceau avec lequel Kidjo a décroché lors de la réouverture de Notre-Dame en 2024 sa seizième nomination aux Grammys, est tout en retenue et bouleversant. “Superwoman” avec Dadju jongle avec le yorùbá, le fon, le français, le lingala et l’anglais, et démontre la maîtrise polyglotte qui rendait déjà incontournable son tube de 1994, “Agolo”.
Le seul bémol envisageable : cet album est d’abord un produit, et seulement ensuite une œuvre d’art. Mais c’est un produit au plus haut niveau, et celui qui écoute les seize morceaux d’affilée oublie cette nuance en cinq minutes.
Verdict
Kidjo livre ici un album à la fois personnel et commercialement très calculé. Il est dédié à sa mère Yvonne, disparue en 2021, a demandé cinq ans de travail et est porté par une liste d’invités phénoménalement bien composée, tant artistiquement que stratégiquement. Les critiques internationales sont bienveillantes à dithyrambiques.
“HOPE!!” s’inscrit dans la longue tradition des grandes voix féminines africaines, de Miriam Makeba à Cesária Évora en passant par Oumou Sangaré, qui ont mis leur voix au service de la construction de ponts. Qu’il soit encore nécessaire en 2026 de formuler l’optimisme comme un acte politique en dit long sur l’époque. Que Kidjo le fasse à 65 ans de manière plus convaincante que pratiquement quiconque en dit long sur elle. Une sœur qui n’a rien perdu de sa voix, ni de son ambition.
(9/10) (Parlophone/Warner Music)
