Avec ‘Chorales (Live)’, le chanteur de reggae ivoirien Tiken Jah Fakoly publie un EP de sept enregistrements live, accompagnés par deux chœurs : le Grand Choral du festival français Nuits de Champagne à Troyes et un chœur de sa ville d’attache, Abidjan. Le disque est sorti le 24 avril 2026 chez Chapter Two Records / Wagram Music et est né d’un moment viral diffusé sur la télévision française en octobre 2024.
Ceux qui suivent Tiken Jah Fakoly depuis longtemps savent qu’il choisit rarement la voie de la facilité. L’homme qui a dû fuir son pays en 2003 après des menaces de mort, qui a été déclaré persona non grata au Sénégal en 2007, et qui depuis ses débuts avec ‘Mangercratie’ en 1996 n’a jamais cessé d’invectiver les dirigeants africains corrompus, préfère habituellement la confrontation à la complaisance commerciale. Sur ‘Chorales (Live)’, il accomplit quelque chose de remarquablement rare dans l’histoire des échanges musicaux afro-européens : il rapporte chez lui un format français, plutôt que l’inverse.
Un trajet inversé
Cent ans de musique africaine en Europe se résument grosso modo à une longue rue à sens unique. Ouverture sur la scène world parisienne, enregistrements dans les studios londoniens, mixage par des producteurs britanniques, commercialisation via des labels français, et artistes ouest-africains qui viennent littéralement chercher leur matériel là où se trouve l’infrastructure. Tiken Jah Fakoly en sait quelque chose : son propre ‘Dernier Appel’ a été enregistré au Studio Ferber à Paris et mixé à Londres, sous la production de Jonathan Quarmby et Kevin Bacon. Il a souvent regretté lui-même qu’en Afrique, il ne trouve guère l’infrastructure scénique pour faire ce qu’il peut faire en Europe, parce que les sponsors craignent son message.
Avec ‘Chorales (Live)’, il renverse ce schéma pour une fois. Le Grand Choral, élément récurrent du festival Nuits de Champagne depuis 1988, est un phénomène typiquement français : 850 choristes amateurs du département de l’Aube, rassemblés chaque année autour d’un parrain issu de la tradition de la chanson. Bernard Lavilliers y a participé sept fois depuis 1998. Quand Tiken Jah y est monté sur scène en octobre 2024, premier Ivoirien à le faire, Brice Baillon a écrit des arrangements polyphoniques autour de ‘Plus rien ne m’étonne’ et ‘Africain à Paris’. La captation de France Télévisions est devenue virale. Tiken Jah a décroché son téléphone et a organisé une session comparable avec un chœur à Abidjan. Cette fois, ce ne sont pas les Français qui sont venus chercher la musique africaine. C’est un Africain qui est venu chercher un format français.
Voilà la revendication politique la plus tranchante de cet EP, formulée sans que Fakoly ait eu besoin d’écrire un seul texte de combat. Le geste lui-même fait office de déclaration.
Les sept titres
Les versions abidjanaises ouvrent fort. ‘Plus rien ne m’étonne’ acquiert dans son interprétation ouest-africaine une intimité plus grande qu’à Troyes. Le chœur sonne moins poli mais plus chaleureux, comme si les choristes connaissaient de l’intérieur ce texte sur les livraisons d’armes et les marionnettes politiques africaines. ‘Tata’ et ‘Nationalité’ prolongent cette franchise, avec des sections rythmiques qui maintiennent solidement la charpente reggae sans étouffer la percussion ouest-africaine.
Dans les enregistrements troyens, on entend une autre histoire. Le chœur y est plus grand, techniquement plus précis, et l’arrangement de Baillon fait surgir sur ‘Plus rien ne m’étonne’ une véritable charge cathartique aux accents gospel. ‘Africain à Paris’, cette adaptation par Fakoly de ‘Englishman in New York’ de Sting transformée en chant sur les migrants africains, gagne grâce au chœur massif des refrains une dramaturgie qu’un Sting ne saurait susciter. Belle ironie qu’un chœur d’amateurs champenois réoriente un titre pop britannique pour en faire un chant d’exilés africains. ‘Tonton d’America’ avec Bernard Lavilliers est un bonus généreux pour le marché français, et ‘Arriver à rêver’ clôt l’EP sur un moment retenu et doux, parfaitement placé après tant de bombe polyphonique.
La réserve honnête
‘Chorales (Live)’ n’est pas un disque parfait. Tiken Jah a 57 ans et chante depuis quarante ans dans des salles combles. À plusieurs moments, surtout dans les registres aigus des enregistrements de Troyes, on entend que sa voix n’a plus la souplesse de ‘Françafrique’ de 2002. Quelques lignes vocales frôlent la justesse plutôt qu’elles ne l’atteignent. Évaluer ce disque comme un album studio serait lui faire injure. L’évaluer comme un pur document live, c’est en revanche en saisir la valeur, imperfections comprises. Et il s’agit d’un EP de trente minutes, pas d’un album à part entière, ce que le prix de la version vinyle ne reflète pas tout à fait.
Un repère pour le reggae engagé
Ce que ‘Chorales (Live)’ réussit en définitive, et réussit fort bien, c’est de raviver l’attachement au soldat reggae ouest-africain. Dans un climat musical où la contestation se résume de plus en plus à un tweet et un hashtag, on entend ici un homme qui en 2009 a monté toute une campagne, ‘Un concert, une école’, pour bâtir des écoles au Mali. Que l’Afrique de l’Ouest le porte toujours sur les mains se devine à la ferveur audible du chœur abidjanais. Cette musique ne doit pas disparaître. Elle a vocation, pour reprendre sa propre image, à demeurer comme un repère sur le mur.
Maxazine avait précédemment chroniqué son ‘Live Salle Pleyel’ de 2025, également noté 7. Entre ces deux albums live se dessine un Tiken Jah Fakoly qui refuse de se réduire à une seule formule, et qui à 57 ans cherche encore de nouveaux contextes pour ses vieilles chansons de combat. Que cette fois il n’importe pas ces contextes mais les exporte lui-même de France vers la Côte d’Ivoire, voilà, dans une histoire musicale qui d’habitude court dans le sens inverse, une réussite qui mérite réflexion.
(7/10) (Chapter Two Records / Wagram Music)
