Elmiene fait ses débuts avec ‘sounds for someone’, un album soul de douze titres paru chez Polydor Records / Def Jam qui tisse le deuil, l’amour et l’acceptation de soi en un ensemble d’une intimité saisissante.
Qui est Elmiene?
Le chanteur britannico-soudanais Abdala Elamin, qui se produit sous le nom d’Elmiene, a percé en 2021 grâce à une reprise de ‘Untitled (How Does It Feel?)’ de D’Angelo, filmée dans son jardin, qui a atterri en quelques semaines sur les radars de Missy Elliott, Pharrell et Questlove. Peu après, son titre inédit ‘Golden’ a été retenu pour le dernier défilé de Virgil Abloh chez Louis Vuitton à Miami, deux jours après la disparition du créateur. Ce poids accidentel aurait pu devenir un piège, mais Elmiene a choisi la patience. Il a enchaîné les EP: ‘EL-MEAN’ (2023), ‘Marking My Time’ (2023, avec Sampha, Syd et BADBADNOTGOOD), ‘Anyway I Can’ (2024, avec D’Mile), ‘For The Deported’ (2024) et la mixtape d’inspiration Prince ‘Heat The Streets’ (2025). Entre-temps, il a obtenu son diplôme à l’université de Bournemouth et envisagé, en plan de secours, une carrière d’agent de sécurité. ‘sounds for someone’ est l’album vers lequel toute cette préparation convergeait.
Comment sonne sounds for someone?
L’album s’ouvre sur ‘Moment’, une introduction a cappella dépouillée posée sur un piano discret, qui place d’emblée la voix d’Elmiene au centre de tout. Le ton est donné: c’est un disque qui mise sur ce que le chanteur ressent et sur sa manière de le chanter, pas sur de grands artifices de production. La liste des producteurs n’en est pas moins impressionnante. Sampha, lauréat du Mercury Prize, signe ‘Saviour’ et ‘Special’. Raphael Saadiq apporte ses lignes de basse caractéristiques sur ‘Light By The Window’ et ‘Special’. No I.D. insuffle une nervosité hip-hop dans ‘Don’t Say Maybe’. Andrew Aged, Buddy Ross, Ghostnote et Jeff ‘Gitty’ Gitelman complètent le tableau. Deux invités vocaux viennent enrichir l’ensemble: Baby Rose sur le duo ‘Honour’ et Saadiq lui-même sur ‘Light By The Window’.
Sur le plan thématique, tout gravite autour de la relation d’Elmiene avec son père décédé. ‘Cry Against The Wind’ parle de culpabilité écrasante et d’erreurs qu’on ne peut plus réparer. ‘Time Doesn’t Heal’ marie des lignes de guitare apaisantes à une ligne de basse sourde qui confère au morceau une force de répétition sans jamais étouffer la voix. ‘Honour’, où le contralto profond de Baby Rose s’enroule autour du ténor d’Elmiene, ne demande que la chose la plus simple qui soit: crois en moi.
Qu’est-ce qui rend cet album remarquable?
La force de ‘sounds for someone’ réside dans ce qu’Elmiene ne fait pas. Il ne crie pas, il ne force rien, il murmure, et c’est précisément pour cela que ça touche. Son ténor se déplace avec aisance entre le falsetto et un murmure grave, sans que l’un ou l’autre ne sonne forcé. Sur ‘Special’, produit par Sampha, il scrute l’amour sans grands gestes ni dates anniversaires, célébrant uniquement les moments du quotidien. Ceux qui y reconnaissent l’univers de D’Angelo sont sur la bonne piste, mais Elmiene ne copie pas. Il digère ses influences pour en tirer quelque chose qui lui appartient.
‘Light By The Window’ est le sommet de l’album. Les lignes de basse de Saadiq roulent comme des vagues sous des arpèges de guitare scintillants, et Elmiene y pose sa voix avec une patience qui rappelle les meilleurs moments de Sade. C’est aussi le morceau où le maître et l’élève se tendent la main: Saadiq passe le relais, et Elmiene le saisit comme s’il était prêt depuis toujours. Quiconque a usé ‘Nothing Even Matters’ de Lauryn Hill et D’Angelo trouvera ici un digne successeur.
Où le bât blesse-t-il?
‘Don’t Say Maybe’ est le seul titre qui passe sous la barre fixée par le reste du disque. La production uptempo de No I.D. cogne, mais le texte est trop simple et répétitif pour un album par ailleurs si soigneusement écrit. Et si l’approche mid-tempo constante de la seconde moitié laisse respirer la voix d’Elmiene, l’uniformité menace par endroits. ‘Special’ et ‘Lie With Me’ évoluent dans le même registre et le même tempo que les morceaux voisins, ce qui demande de la concentration à l’auditeur.
Un premier album qui compte
Le morceau de clôture, ‘Told You I’ll Make It’, boucle la boucle. Construit sur une relecture de cette même chanson de D’Angelo par laquelle tout avait commencé, Elmiene n’y sonne plus en admirateur. Il sonne en artiste qui a gagné sa place. ‘sounds for someone’ est le premier album r&b le plus retenu et en même temps le plus dévastateur de ces dernières années: un disque qui rend le quotidien monumental et qui positionne le chanteur britannico-soudanais parmi les voix nouvelles les plus importantes de la soul contemporaine. Ceux qui attendent depuis des années un successeur à la grandeur intime du ‘Voodoo’ de D’Angelo ou du ‘BLACKsummers’night’ de Maxwell s’en approchent ici.
(8/10) (Polydor Records / Def Jam)
