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Magic System – Doni Doni

ByJan Vranken

Feb 6, 2026

Trois décennies, c’est toute une vie dans la pop. La plupart des groupes ne survivent pas. Ceux qui y parviennent deviennent souvent des acts de nostalgie, figés dans l’ambre, à recréer sans fin les hits qui les ont rendus célèbres. Magic System, le quatuor d’Abidjan qui a mis la musique zouglou ivoirienne sur la carte mondiale, a choisi une voie différente avec son 12e album studio “Doni Doni”. L’album est sorti pour leur 30e anniversaire et parle de patience, de persévérance et de l’ascension lente et régulière des rues d’Anoumabo aux plus grandes scènes du monde.

Le titre lui-même, qui signifie ‘lentement’ ou ‘petit à petit’, donne le ton. Ce n’est pas le Magic System explosif et prêt pour les festivals de leur tube “Premier Gaou” ou du hit crossover international “Magic in the Air”. À la place, A’Salfo, Goude, Tino et Manadja proposent quelque chose de plus contemplatif, mature et peut-être nécessaire dans le paysage musical actuel d’instantanéité. Ils célèbrent non seulement leur survie, mais analysent aussi ce que cela a coûté.

L’album s’ouvre sur le morceau titre, un manifeste philosophique qui donne l’impression que le groupe s’adresse directement aux jeunes artistes en ascension. C’est un rappel que le parcours de Magic System ne s’est pas fait du jour au lendemain. Leur premier album “Papitou” en 1997 a été un flop spectaculaire, et chaque grand label leur a dit que ça ne marcherait pas, avant qu’ils ne financent eux-mêmes “Premier Gaou”. Cette sagesse durement acquise imprègne “Doni Doni”, notamment sur “On est degba” (‘Nous sommes désillusionnés’), qui traite des déceptions et ruptures liées aux collaborations créatives à long terme. Chanté en jargon ivoirien, c’est brut, honnête, et on a l’impression d’écouter une discussion qui mijote depuis des années.

Ce qui frappe immédiatement, c’est l’approche de production. Magic System a intelligemment collaboré avec des artistes de la nouvelle génération : des rappeurs comme Didi B sur “Même pas peur”, la chanteuse Noémie sur “À l’occasion de rien” et Tamsir. Ils créent un pont entre différentes époques de la musique ivoirienne. Ce ne sont pas des collaborations symboliques, mais de véritables échanges qui apportent une énergie nouvelle sans effacer l’identité du groupe. La collaboration avec Sidiki Diabaté sur “Kana ta” est particulièrement émouvante, un hommage à son père décédé, maître de kora Toumani Diabaté, soulignant l’engagement de Magic System à honorer le patrimoine musical africain.

Le retour du groupe à ses racines zouglou est volontaire et efficace. Des titres comme “On est des gars” font revivre l’esprit originel du genre : ce son urbain et socialement conscient qui est né dans les campus universitaires ivoiriens dans les années 1990. Après des années de critiques pour leur dérive vers le coupé-décalé commercial et l’électro-pop, Magic System semble regarder ses détracteurs droit dans les yeux. La voix d’A’Salfo reste remarquablement intacte, profitant de ce qu’il appelle ‘l’école du voyeur’ : des années de chant sans micro lors de funérailles et de prestations de rue qui ont construit une technique solide comme le fer.

“Kiaman”, le point central inattendu de l’album, rend hommage au chanteur algérien Ali Chikh Tahar et tisse des influences nord-africaines dans le cadre ouest-africain. C’est un geste audacieux qui reflète la vision panafricaine de Magic System et leur compréhension que les frontières comptent moins que les expériences partagées. Le message, expliquent-ils, parle de notre monde de plus en plus déshumanisé, un thème qui résonne à travers les continents.

Pourtant, “Doni Doni” a aussi des moments plus lents. Avec 39 minutes réparties sur 12 titres, l’album est économique, mais certaines chansons comme “L’Argent propre” et “Woyo” semblent plus des esquisses que des idées pleinement réalisées. La décision du groupe de sortir les titres progressivement, un par un avec des clips individuels, est innovante en théorie mais risque de fragmenter la cohérence narrative de l’album. Et bien que les collaborations apportent de la fraîcheur, quelques chansons auraient bénéficié d’un montage plus serré.

Les moments les plus puissants de l’album surviennent lorsque Magic System confronte le coût personnel de son succès. “Tu m’en veux” (‘Tu m’en veux’) et “Jalousie” examinent comment la célébrité met à l’épreuve les amitiés et sème la jalousie, des thèmes rarement abordés de manière aussi directe dans la pop africaine. Ce ne sont pas des célébrations, ce sont des comptes à régler. Le morceau final “Oh Seigneur” ressemble à une prière, une supplication pour être guidé alors que le groupe navigue ensemble dans son quatrième décennie.

Ce qui rend “Doni Doni” essentiel à écouter n’est pas la perfection, mais l’honnêteté. À une époque où la musique africaine reçoit enfin la reconnaissance mondiale qu’elle mérite, Magic System refuse de s’appuyer sur la gloire passée ou de courir après les tendances. Ils offrent une masterclass en durabilité : évoluer sans se perdre, guider sans condescendance et se rappeler que le voyage compte plus que la destination. Si vous voulez comprendre pourquoi ils ont tenu trente ans alors que tant d’autres ont abandonné, écoutez “Doni Doni” et entendez un groupe qui a appris tôt qu’on ne peut pas sprinter un marathon.

Pour ceux qui se souviennent avoir bougé sur “Bouger Bouger” en 2005, cet album offre quelque chose de différent mais tout aussi précieux : la sagesse d’artistes qui ont tout vu et peuvent le raconter, lentement mais sûrement. (7/10) (Universal Music Africa)