Il y a des moments dans une carrière musicale où un artiste se libère définitivement des attentes, des étiquettes, des chemins balisés qui ont fait son succès. Avec “Zagate”, son neuvième album studio, Souad Massi a atteint un tel moment. Et quelle libération.
Le titre en dit déjà long. “Zagate”, déformation du français « ça se gâte », utilisée en Algérie pour signifier que « les choses tournent mal », est bien plus qu’un clin d’œil linguistique. C’est la déclaration d’une femme qui vit depuis 26 ans entre deux mondes, entre l’Algérie où elle est née et la France où elle crée. C’est aussi une métaphore parfaite pour un album qui brise toutes les conventions et révèle que Souad Massi est bien plus que la chanteuse dont le monde est tombé amoureux.
Car soyons honnêtes : pendant des années, Souad Massi a incarné cette voix douce et mélancolique du Maghreb, la troubadour de l’exil avec sa guitare acoustique et ses textes poétiques. Des albums comme “Deb et Mesk Elil” — ce dernier lui ayant valu une Victoire de la Musique — l’ont définie comme la messagère douce-amère de l’exil. Mais ceux qui écoutaient attentivement savaient qu’il y avait davantage. Dans ses interviews, Souad exprime depuis des années le désir de revenir au rock, à l’idiome dont elle est issue, à l’époque d’Atakor, son groupe de rock avec lequel elle sillonnait l’Algérie des « années de plomb ».
Avec “Zagate”, elle ose enfin franchir le pas. Ce n’est pas tout à fait le retour à Atakor — la Souad poétique reste trop présente pour cela — mais c’est bien une artiste qui prend des risques, qui refuse de jouer la carte de la sécurité. Et cela s’entend dès les premières notes.
L’album s’ouvre sur « Zagate », un solide morceau reggae qui vous fait immédiatement comprendre que Souad a évolué. Le refrain langoureux invite à danser les yeux fermés, tandis qu’un solo de ney surprenant — la flûte arabe traditionnelle — s’intègre parfaitement dans le groove. C’est un premier single parfait, un titre qui éveille la curiosité pour la suite.
Ce qui suit constitue le point culminant absolu, non seulement de cet album, mais peut-être de toute l’œuvre de Souad : « D’ici, de là-bas », sa collaboration avec le poète, rappeur et artiste des mots Gaël Faye. Ce morceau grandit à chaque écoute. « Ton sang est rouge, comme le mien », une vérité simple qu’il faut crier sur tous les toits en ces temps troublés. La voix de Souad atteint ici des sommets inédits, tant sur le plan émotionnel que technique, tandis que l’interprétation de Gaël Faye est digne des plus grandes stars. Ce duo figurera parmi les sommets de leurs discographies respectives, au même niveau que les précédentes collaborations de Souad avec Ismaël Lo et Marc Lavoine, mais avec une urgence plus tranchante que jamais.
Sur le morceau-titre « Zagate », Souad montre les dents. C’est ici que s’accomplit le retour annoncé au rock, mais pas comme on l’attendrait. C’est un mélange novateur de tout ce que Souad a exprimé jusqu’ici, y compris la rockeuse de son époque algérienne. Des sonorités étonnantes créent un groove délicieux, tandis qu’une guitare électrique dialogue avec un oud. C’est audacieux, c’est urgent, c’est Souad Massi qui s’autorise enfin à être pleinement elle-même.
Les deux morceaux « L’Équation » représentent l’autre extrémité de ce spectre kaléidoscopique. « L’Équation #1 » est un magnifique interlude instrumental qui ne déparerait pas sur un album de Dhafer Youssef. « L’Équation #2 », en revanche, est d’une beauté glaçante, une déclamation hypnotique sur l’angoisse universelle. « Tu es née libre, tu es née pour vivre », chante-t-elle, et l’on ressent le poids de ses expériences, celles d’une femme qui a tout vécu elle-même mais qui est restée humaine, dans le sens le plus pur du terme.
« Tiri » nous offre la Souad familière : une beauté éthérée, d’une simplicité trompeuse, avec une guitare égrenée et une basse flottante, où ce solo de ney mélancolique vous hypnotise à nouveau comme un cobra sur la place Jemaa el-Fna. Mais après la douceur vient la force : « Ana Inssan » — Je suis un être humain — est un véritable défouloir rock dans lequel Souad se lâche complètement et crie un message qui semble évident mais qui doit être répété sans cesse.
Et puis il y a « Chibani », peut-être le meilleur morceau de l’album. Une intro de guitare rock jouissive, un riff groovy, puis la section rythmique entre de façon étonnamment nonchalante. Ce titre a l’atmosphère Tinariwen des dunes brûlantes du Sahara, un morceau qui aurait tout aussi bien pu être une collaboration avec Mdou Moctar. Le solo phénoménal de Fender Rhodes mérite des applaudissements et une profonde révérence.
Sous la production du guitariste anglais Justin Adams, qui avait déjà travaillé sur Sequana en 2022, les onze titres, enregistrés pour la plupart en Angleterre, explorent une palette d’émotions d’une rare intensité : la douleur, la colère, la révolte, mais aussi le courage et l’espoir. Du rock électrique d’« Ana Inssan » à l’afrobeat envoûtant de « Samt », du folk saharien de « D’ici, de là-bas » au groove parisien de « Chibani », chaque morceau révèle de nouvelles nuances de sa voix.
Ce qui rend “Zagate” si particulier, c’est que Souad Massi a enfin réalisé l’album qu’elle voulait faire depuis longtemps, mais qu’elle n’osait peut-être pas totalement. Produit sous son propre label Backingtrack Production et distribué par Sony Music Entertainment, elle s’y révèle plus artiste que jamais. Elle nous offre un aperçu de sa propre évolution, de sa propre humanité, dans un monde qui, selon ses propres mots, « zagate », tourne mal.
Née à Bab-El-Oued, élevée parmi des femmes fortes dans un monde dominé par les hommes, elle a étudié l’ingénierie civile avant de choisir la musique. Influencée par Oum Kalthoum, Amália Rodrigues, Joan Baez, Bob Dylan et Led Zeppelin, elle a toujours su que différents univers pouvaient fusionner. « La première fois que j’ai entendu Kashmir, j’ai eu des frissons. Cette musique occidentale que j’admirais m’invitait enfin à entrer », a-t-elle confié un jour.
Avec “Zagate”, Souad Massi nous invite à entrer — dans son monde, sa colère, son espoir, sa libération. Suivre son cœur et prendre des risques demande du courage, et Souad Massi se montre plus courageuse que jamais avec cet album. Le monde qui l’aimait pour sa douceur ne pourra que l’aimer davantage pour ce qu’elle est pleinement. (9/10) (Backingtrack Production/Sony Music Entertainment)
